Le franc à étages

Par La rédaction · Publié le

Depuis décembre 2023, la Banque nationale suisse (BNS) émet de vrais francs sur une blockchain, et aucun Suisse ne peut en détenir un seul. Le pilote, baptisé Helvetia, court jusqu'à mi-2027 et reste réservé aux banques. La question que tout le monde pose, faut-il un franc numérique, en cache une plus utile : numérique, soit, mais à quelle altitude ?

La monnaie s'étage comme une pente alpine. En bas, les billets et les pièces. Au milieu, les dépôts bancaires, qui forment l'essentiel de la masse monétaire. Au sommet, la monnaie de banque centrale, que seules les banques détiennent pour régler leurs comptes entre elles. Numériser le sommet accélère les règlements entre institutions. Numériser la base pour le grand public revient à offrir à chaque épargnant un compte direct chez la banque centrale, donc un abri où fuir sa banque au premier orage. Ce n'est plus un progrès technique, c'est une réorganisation du système bancaire.

La carte des grandes puissances change alors d'allure. Washington a interdit par décret, dès janvier 2025, tout dollar numérique public, puis légiféré six mois plus tard pour ouvrir le terrain aux stablecoins, ces jetons privés adossés au dollar. Bruxelles fait l'inverse et prépare un euro numérique pour les particuliers, envisagé vers 2029, en jurant qu'il épargnera le cash. Les deux camps se disputent le pied de la montagne. La Suisse a commencé par le sommet.

Le reste a été réparti étage par étage. Au milieu, six banques, dont UBS et PostFinance, testent depuis le printemps un franc sous forme de stablecoin, dans un bac à sable, avant tout lancement. En bas, les électeurs ont tranché le 8 mars : 73,4% des votants et l'ensemble des 26 cantons ont inscrit dans la Constitution l'obligation pour la BNS de garantir l'approvisionnement en numéraire. Le billet, qui n'avait rien demandé, dispose désormais d'un refuge constitutionnel. Chacun reste à son altitude.

On nous explique que la monnaie de demain se jouera dans une course entre le dollar privé et l'euro public. La méthode suisse suggère que le parcours est mal tracé. Plutôt que de choisir un camp pour toute la montagne, elle traite chaque étage avec l'outil qui lui convient : la technologie là où elle fait gagner du temps, la concurrence là où elle peut innover, la démocratie directe là où se joue la confiance. Rien de spectaculaire, et tout reste réversible.

En montagne, personne ne plante d'épicéas au-dessus de 2500 mètres ni ne fauche les alpages au bord des glaciers. Chaque étage a sa végétation et ses limites, et c'est leur superposition qui fait tenir la pente. Ceux qui veulent tout numériser d'un bloc prennent le téléphérique et découvrent le vertige en haut. La Suisse monte à pied : plus lentement, mais en sachant toujours à quel étage elle pose le pied.

Paru dans le numéro du 12 octobre 2026

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