La bouteille et le réseau
Fin septembre, à Zurich, Petra Tschudin, l'une des 3 membres de la direction de la BNS, la banque centrale suisse, a redit sa méfiance envers les stablecoins, ces jetons censés valoir toujours 1 dollar. Pour elle, les gros émetteurs qui échappent au circuit bancaire gênent la politique monétaire. Or la BNS émet elle-même de la monnaie sur blockchain depuis 3 ans, pour les banques. De quoi se méfie-t-elle exactement ?
La monnaie suisse circule dans un réseau à deux niveaux. En amont, la BNS règle la pression avec son taux directeur. Les banques la transmettent jusqu'au robinet des ménages et des entreprises. Le stablecoin ressemble plutôt à de l'eau en bouteille : il voyage partout, se vend à prix fixe et traverse le monde pour moins cher qu'un virement. Mais il est rempli hors du réseau, au réservoir où son émetteur place ses réserves.
Pour plus de 99% des quelque 300G$ de stablecoins en circulation, ce réservoir est américain : jetons en dollars, réserves surtout en bons du Trésor. Le jeton de la BNS repose sur la même technologie mais reste de la monnaie de banque centrale, qui circule entre banques sans quitter le réseau. Une entreprise suisse qui paie en stablecoin sort à la fois des banques suisses et du franc. Le désaccord ne porte pas sur la blockchain. Il porte sur la vanne.
Washington a choisi la bouteille. Une loi de 2025 encadre les stablecoins en dollars et pousse leurs réserves vers les bons du Trésor. Un décret proscrit le dollar numérique. Chaque bouteille vendue finance un peu de dette américaine. Bruxelles et Francfort ont choisi la fontaine publique, un euro numérique attendu en 2029 que la BCE voudrait brider à 3K€ par personne, de peur qu'il ne vide les banques. La BNS a tiré une conduite neuve vers quelques banques et refuse le robinet public, trop risqué à ses yeux.
La conduite suisse débite peu, la BNS l'avoue : le décollage n'a pas eu lieu. Les stablecoins pèsent eux aussi trop peu en Suisse pour menacer sa stabilité, et Petra Tschudin salue leur concurrence avec les banques. Le projet de loi mis en consultation l'an dernier par le Conseil fédéral, le gouvernement suisse, réserve leur émission à des établissements agréés et protège les avoirs des clients en cas de faillite. La bouteille reste en vente, mais avec une étiquette.
Washington a fait du stablecoin un débouché pour sa dette, Bruxelles de l'euro numérique un rempart à rationner avant même de l'ouvrir. La BNS a fait un travail de plombier : tester une conduite, laisser vendre les bouteilles, garder la main sur la pression. La règle dépasse la monnaie : adopter un outil n'oblige pas à adopter l'architecture de celui qui le vend. Le pays qu'on surnomme le château d'eau de l'Europe la pratique sans en faire une doctrine. On modernise les tuyaux, on ne cède pas la vanne.
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