🕊️ Colombe et carnet de chèques
Trois millions pour une affiche et encore un veto sur la fin
Hier, près de 70% des votants suisses ont refusé d'inscrire dans la Constitution une neutralité « perpétuelle et armée », version stricte qui aurait interdit au Conseil fédéral, l'exécutif à sept membres, de sanctionner un État en guerre et de coopérer avec l'OTAN hors attaque directe. Le texte venait de l'association souverainiste Pro Suisse et de l'UDC, la droite nationale, premier parti du pays. Derrière eux, Christoph Blocher, 85 ans, milliardaire zurichois, ancien ministre, 3M CHF de sa poche dans la campagne, qui pose la même question au pays depuis le refus de l'Espace économique européen en 1992. Ses affiches montraient une colombe blanche. Moscou les a applaudies. Quand le Kremlin vous soutient, vous n'avez plus besoin de sondage.
La neutralité suisse date du congrès de Vienne, en 1815, et figure dans la Constitution depuis 1848. Elle a traversé deux guerres mondiales parce que personne ne l'a jamais traitée comme une relique. Le gouvernement examine chaque train de sanctions décidé à Bruxelles et tranche, cas par cas, ce qu'il reprend en entier, en partie ou pas du tout. La liste ne se limite pas à la Russie : la Biélorussie, la Birmanie, le Soudan, la Corée du Nord et les talibans y figurent aussi. L'initiative proposait de remplacer ce tri par un texte gravé une fois pour toutes, avec levée immédiate des sanctions en vigueur. Une neutralité irénique, colombe comprise, qui aurait rendu à Moscou, en pleine guerre, des sanctions que même Vienne et Budapest appliquent.
Le même dimanche, les mêmes électeurs ont écarté à 72% une initiative qui exigeait que 70% de la nourriture consommée en Suisse soit produite dans le pays. Deux textes, deux rêves d'autarcie, l'un par l'assiette, l'autre par la diplomatie, et deux fois la même réponse. Voilà le vrai luxe de la démocratie directe : 100 000 signatures suffisent pour imposer un vote national, et 132 780 personnes avaient signé celui-ci. Le pays laisse l'homme providentiel poser sa question, lui accorde une campagne entière, puis il lui répond. En France, le dernier référendum remonte à 2005 et son résultat a été contourné par le Parlement trois ans plus tard. Le Tessin, canton italophone, n'a dit non qu'à 51% environ. La colombe y a gardé quelques amis.
Le résultat compte moins que la méthode. Un pays qui accepte de remettre sa neutralité en jeu à chaque génération est un pays qui sait encore à quoi elle sert. Rendue « perpétuelle » sur le papier, elle serait devenue un mot dans un préambule, que tout le monde invoque et que personne ne pratique. Les Suisses l'ont gardée telle qu'elle est depuis deux siècles : un outil révisable, qu'on affûte à chaque guerre et qu'on range entre deux. Rien de romantique là-dedans, et c'est précisément pour cela que ça tient.
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